Si vous êtes amis avec des profs sur Facebook, vous n’aurez certainement pas raté le billet d’un professeur de français. Il y raconte comment il a piégé ses élèves en disséminant de fausses informations sur Internet. Avant même que vous ne le demandiez, voici mon avis là-dessus.
J’ai découvert le billet de Loys sur Twitter avant-hier, relayé par quelqu’un qui s’extasiait de la prouesse. Ce professeur de français, interloqué de voir ses élèves utiliser pour des devoirs des corrigés achetés en ligne, s’est lancé dans une expérience qu’il relate en détail. En résumé, il a disséminé de fausses informations sur un obscur poète du XVIIe, y compris sur Wikipédia, poussant jusqu’à proposer de faux commentaires sur des sites qui vendent des devoirs tout faits. Ses élèves sont évidemment tombés dans le panneau, l’auteur leur a mis le nez dans leur caca, et il nous présente cela comme une expérience pédagogique. Vous devriez lire le billet, avant de lire la suite.
Ce récit, que j’ai commencé à lire avec une bienveillance amusée (la personne qui postait le lien sur Twitter en faisait l’éloge), m’a un peu fauché comme un lapin en plein vol. J’ai fini la lecture consterné, sans savoir précisément pourquoi. Comme dans le même temps, le Raid était aux prises avec Mohamed Merah, j’ai remis ma réflexion à plus tard. Maintenant que tout est calme, et après avoir lu deux excellents billets dont vous trouverez les références plus loin, je peux analyser et exposer le pourquoi de cette réaction négative.
Tout d’abord, un prof de français qui trolle sur Internet pour mettre en garde ses élèves, voilà un sujet de nature à me faire réagir à plus d’un titre :
- Avant de devenir journaliste, je me destinais à être prof de français. J’ai fait des études de lettres en ce sens, et j’ai même tenté le CAPES et l’agrégation. Je les ai (heureusement) loupés.
- Journaliste de métier, je suis naturellement sensible à la vérification des informations et la validation des sources.
- Internaute passionné et (maigre) contributeur sur Wikipédia, tout ce qui touche au web m’intéresse.
Bienveillance et bonne foi
La première chose que je n’ai pas aimée, c’est le fait de piéger Internet, en particulier Wikipédia. Je vous recommande vivement la lecture du billet de David Monniaux à ce sujet, et je vais me contenter de paraphraser ses premiers paragraphes. Quand vous demandez l’heure à quelqu’un dans la rue, vous partez du principe qu’il va vous répondre avec le souci d’être à peu près exact, et qu’il ne va pas essayer de vous enfler en avançant ou reculant volontairement de dix minutes. Sur Internet, quand vous demandez sur un forum spécialisé quel appareil photo numérique choisir, vous faites le pari que les autres vont vous répondre avec bonne foi, et vous conseiller l’appareil qu’ils pensent vraiment être le meilleur.
Ici, notre prof rompt ce « contrat tacite » de bonne foi et de bienveillance. Il diffuse volontairement des éléments faux. Quel sens donner à cela ? Qu’Internet regorge de pièges ? Que dans la vie, autrui cherche à vous tromper et qu’il ne faut jamais baisser sa garde ? Former des esprits critiques, c’est bien, mais former des esprits méfiants me paraît être une déviance.
Troller sur Wikipédia, voilà qui n’est pas du tout fair-play. Franchement, quel exemple donné aux élèves. Un prof qui enfreint les règles d’une encyclopédie pour mettre des éléments erronés. Cyrille Borne développe sur son blog l’impact que cela peut avoir dans la relation de confiance avec les élèves, allez donc le lire. Wikipédia, comme toute création humaine, a ses limites, il y a d’autres moyens de les montrer à ses élèves.
Curseurs et alertes
Comme mentionné plus haut, je suis bien placé pour savoir qu’il ne faut pas tout prendre pour argent comptant. Il est important de savoir valider une source et discerner l’info de l’intox. Il est important que les professeurs contribuent à apprendre cela à leurs élèves. Mais il faut aussi savoir placer les curseurs de la suspicion. Quelle valeur à cette expérience ? Des pièges sur un obscur poète du XVIIe : quelle est la sensibilité du sujet ? Qui va vérifier ? Moi aussi je pourrais troller Wikipédia et ajouter des éléments fictifs au milieu de choses vraies sur un obscur luthiste français du XVIIe. Cela passerait sans doute inaperçu parce que tout le monde s’en fout, et n’aurait aucun intérêt.
Quand je reçois un communiqué de presse d’une asso qui m’annonce une soirée concert avec Tartempion le 12 avril, j’ai tendance à croire qu’en effet il y aura une soirée concert avec Tartempion le 12 avril. Si je reçois un communiqué d’un collectif contre les éoliennes qui déclare qu’une centrale nucléaire a moins d’impact environnemental qu’un champ d’éoliennes, les alertes se déclenchent et je vais être en revanche un tantinet plus circonspect. Les sujets appellent plus ou moins à la vigilance.
Internet n’est pas le vrai problème
Enfin, il me paraît y avoir dans cette expérience un problème de relation au numérique. Notre prof s’est taillé dans son établissement une jolie réputation parce qu’il a montré qu’il savait manier (manipuler !) Internet. C’est lui qui le dit. De ma fenêtre, il me parait a contrario avoir une posture passéiste vis-à-vis du média. Surtout quand il conclut :
On ne profite vraiment du numérique que quand on a formé son esprit sans lui
Je ne souhaite pas faire ici de procès, mais je vois là une posture de « vieux con ». Je le dis sans méchanceté, car je suis aussi dans certains domaines un « vieux con ». Le numérique est là, on ne peut plus faire « sans lui ». Notre prof devrait apprendre à ses élèves à former leur esprit, s’il s’agit de former des esprits, avec le numérique. On ne peut plus en faire l’économie, c’est là et ça existe. Plutôt que de mettre en valeur ses défauts, il devrait apprendre à ses élèves à tirer profit de ses qualités. J’ai beaucoup de profs dans mon entourage, et je retrouve souvent cette défiance vis-à-vis du web.
Journalistes et profs dans le même bateau
Je le dis vraiment sans méchanceté ni acrimonie. Moi le prof raté, je ne vais pas faire la leçon. Je suis dans un métier qui est touché de plein fouet par l’arrivée d’Internet et du numérique en général. C’est la même chose pour les profs. Les pratiques et les habitudes sont bouleversées. Les élèves vont chercher des devoirs tout faits sur Internet, comme les lecteurs des journaux vont directement consulter les fils de dépêches, sans attendre qu’un journaliste vienne les servir tièdes.
On ne peut pas lutter contre ça, alors il faut s’adapter et en tirer parti. J’imagine que c’est difficile pour les professeurs, autant que pour les journalistes. Ce n’est pas Internet le problème. Ce ne sont pas non plus les profs. C’est l’inadéquation des programmes et des méthodes d’enseignement à l’arrivée d’Internet. Et le temps que l’Education Nationale s’adapte…
Cette expérience a quand même des intérêts. D’abord, elle prête à un débat très intéressant, et elle met en lumière de manière éclatante le fait suivant : il y a plus de conneries sur les sites de ventes de corrigés que sur Wikipédia !
Si vous souhaitez réagir, les commentaires sont là pour ça !


Derniers commentaires