Forqueray et la notation de la musique

J’ai ré-écouté récemment les pièces de basse de viole d’Antoine Forqueray. C’était un musicien virtuose, pour certains l’égal de Marin Marais, mais il a toujours refusé d’imprimer ses morceaux. Aujourd’hui, on ne connait que 10% de son œuvre.

Antoine Forqueray

Antoine Forqueray

L’anecdote est donnée dans le livret qui accompagne l’intégrale des œuvres d’Antoine Forqueray, interprétées par Paolo Pandolfo, édité chez Glossa. Antoine Forqueray (1672-1745) est un des plus grands compositeurs pour viole de gambe. Contemporain de Marin Marais, il était considéré comme son égal en virtuosité. Il est moins connu, car il a laissé beaucoup moins de traces derrière lui. En effet, il était contre l’impression de ses pièces de musique, et on n’a gardé de lui que 33 compositions (29 transcrites par son fils, et 4 autres à la Bibliothèque Nationale). Ce serait à peine 10% de son œuvre.

Pour vous donner une idée du gâchis, voici un de ses chefs-d’oeuvre, La Couperin :

C’est chouette, hein ?

Sa position vis-à-vis de l’imprimerie est intéressante. Selon le musicologue de l’époque Hubert Le Blanc, Forqueray considérait le jeu par-coeur comme une « ânerie », qui « rendait l’esprit émoussé, non entreprenant, et tenait la main dans l’engourdissement ». Paf. Il préférait, lui le virtuose, « la grande exécution ». Voici un extrait de l’ouvrage d’Hubert Le Blanc, qui porte l’inénarrable nom de Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et les prétentions du violoncelle !

Forqueray le Père, jaloux de tirer la Viole hors de page, comme elle y avait été jusqu’à lui, et hors de pair des instruments bornés aux pièces, fit la guerre au Par-cœur, comme à l’ânerie la plus signalée, quand on en faisait le fondement du savoir, laquelle rendait l’esprit émoussé, non entreprenant, et tenait la main dans l’engourdissement. Il regarda toujours le temps comme perdu, qu’on emploie à apprendre par mémoire, de même que les Sermons dès qu’on a disposition à la grande exécution ou à la composition.

Hubert Le Blanc, Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et les prétentions du violoncelle, 1740. Voir sur Google Books.

Forqueray a donc refusé que sa musique soit écrite afin qu’elle conserve sa dimension, et qu’elle ne soit pas ânonnée par des tâcherons. Musicalement, ça se défend. Mais c’est une position un peu extrême qui le place dans l’ombre de Marin Marais dans la mémoire collective. Qui sait quelle aurait été sa notoriété si davantage de ses compositions nous étaient parvenues ?

Luth et Hadopi

Tenez, en passant, cela me fait penser à un petit truc rigolo. A l’heure où on parle de protection des artistes et de droits d’auteur, il est amusant de constater que notre patrimoine culturel bénéficie du piratage passé. En effet, au XVIe et XVIIe siècles les livres de musique coûtaient cher et n’étaient pas accessibles à tous. Il y avait donc des « copies pirates », des feuillets recopiés à la main, qui circulaient sous le manteau. Certaines pièces, en tout cas dans le répertoire de luth, ont été conservées grâce à ces copies pirates, tous les exemplaires « officiels » ayant été perdus !

Heureusement que Louis XIV n’avait pas instauré Hadopi…

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2 comments to Forqueray et la notation de la musique

  • soymalau

    Woah. Je ne connaissais pas du tout, ni l’homme ni l’anecdote qui va avec. J’apprécie beaucoup la musique de Marin Marais.

    Merci pour la découverte !

  • Erwan Alix

    Merci pour le commentaire ! Je suis ravi d’avoir été utile ;-)

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