Le facteur et les policiers

François, le facteur incarné par Jacques Tati dans Jour de Fête, effectuait des figures très dangereuses en faisant sa tournée « à l'américaine ».

François, le facteur incarné par Jacques Tati dans Jour de Fête, effectuait des figures très dangereuses en faisant sa tournée « à l'américaine ».

Rennes a été le théâtre d’un fait divers peu banal, qui a fait le tour du web et des radios. Un facteur, noir, a été emmené au commissariat de police pour n’avoir tenu son vélo que d’une seule main. Il en est ressorti avec un PV à 22 €. Voyons ça de plus près.

Quand j’ai vu cette histoire, rapportée par Ouest-France, je me suis empressé de lui donner l’importance qu’elle me paraissait mériter sur Maville.com. J’ai donc participé au grand concert médiatique dénonçant ces policiers imbéciles qui arrêtent un pauvre facteur (noir de surcroît !). C’était le mercredi 23 juin, au matin.

Dans l’après-midi, Le Post a publié une interview d’un représentant local du syndicat policier Alliance. Il rapportait la version des faits donnée par les deux policiers ayant procédé à l’interpellation du facteur.

Juste une histoire de guidon ?

En gros, selon eux, le facteur circulait sans aucune main sur le guidon, au milieu de la chaussée et gênait la circulation automobile. Tiens, c’est pas tout à fait pareil. Les policiers se sont portés à sa hauteur et lui ont demandé de faire plus attention. Le facteur les aurait alors envoyés paître, deux fois. Il s’en est suivi le contrôle d’identité, avec un facteur paraît-il agressif et insultant, d’où le poste et le PV. Le syndicaliste concluait en disant que ses collègues avaient été sympas de ne pas lui compter les outrages, et que du coup, c’était d’autant plus dur de se faire taxer de racisme.

Lisez l’interview sur LePost. C’est une version qui paraît plus plausible que le contrôle primaire d’un facteur parce qu’il est noir, non ? La question des mains sur le guidon reste posée car le facteur affirme qu’il a enlevé ses mains du guidon parce qu’il parlait avec les policiers. Dommage, on ne peut pas trancher avec la vidéo, il n’y avait pas de caméra de vidéo-surveillance par là…

Problème de communication

Mais alors, pourquoi les choses n’ont pas été relatées de cette manière directement ? En relisant l’article d’Ouest-France, je crois avoir compris ce qui s’est passé. Le facteur a dû raconter sa mésaventure et donner sa version des faits au journaliste de la locale de Rennes. Celui-ci a fait son travail en interrogeant la police pour avoir la version de l’autre partie, et là il a eu affaire un responsable qui lui a servi le jargon policier, au lieu de parler concrètement.

Comparons les citations du premier article d’Ouest-France, et de l’interview du syndicaliste par Le Post.

Dans OF, l’adjoint au directeur départemental de la sécurité publique déclare :

« Il a fait l’objet d’un rappel à l’ordre. Et il n’a pas obtempéré »
« tous les éléments de verbalisation étaient réunis. Il circulait de manière dangereuse »

Sur Le Post, le secrétaire local d’Alliance raconte :

Samedi matin, vers 11h, mes collègues, quai de la Prévalaye, suivaient un postier à vélo qui roulait au milieu de la route et ne tenait pas son guidon. Ça créait un embouteillage. Quand ils sont passés à son niveau, mes collègues se sont permis de lui dire de se serrer à droite et de tenir son guidon des deux mains. Il a répondu à mes collègues qu’il faisait ce qu’il voulait. Il leur a dit quelque chose comme ‘Moi je bosse et je fais ce que je veux. Si je ne veux pas tenir mon guidon je ne le fais pas.’ Il était agressif.

Les deux disent la même chose, mais le second est beaucoup plus précis et compréhensible. Si la police avait répondu clairement aux premières questions des journalistes (de Ouest-France, de France Inter, de l’AFP…), comme l’a fait par la suite le syndicaliste, l’affaire n’aurait peut-être pas autant été gonflée. La police prend un coup sans doute injuste pour son image, le syndicat de postier Sud crie à la discrimination raciale, le site d’extrême-droite Fdesouche joue la carte du vilain contrevenant noir qui se plaint de racisme quand on le punit.

Bref trois fois rien (des mains sur un guidon, un imbroglio entre un facteur et 2 flics, une communication foireuse) et on aboutit à un beau bordel.

Au passage, une petite pensée sympathique pour la rédaction du Post. Dans les discussions sur le rachat du Monde, ils ne sont pas épargnés par les jugements à l’emporte-pièce et les a priori, Perdriel parle même de la création du site comme d’une erreur. Sur ce cas-là, comme souvent, ils ont plutôt bien fait leur boulot. Les deux mains sur le guidon, en plus.

  • Share/Bookmark

2 comments to Le facteur et les policiers

  • LZ

    Intéressant ce décorticage. On est tous tombés dans le panneau je crois…
    Je persiste toutefois à penser qu’on verbalise plus facilement les cyclistes que les automobilistes qui ont parfois des comportements dangereux vis-à-vis des vélos à Rennes. Mais là encore, deux sons de cloche (les automobilistes dénonçant les actions dangereuses d’une poignée de cyclistes inconscients CONTRE les cyclistes raisonnables dénonçant les comportements dangereux d’une poignée d’automobilistes peu vertueux). Allez, tous en vélo et on n’en parle plus !

  • LZ

    Intéressant ce décorticage. On est tous tombés dans le panneau je crois…
    Je persiste toutefois à penser qu’on verbalise plus facilement les cyclistes que les automobilistes qui ont parfois des comportements dangereux vis-à-vis des vélos à Rennes. Mais là encore, deux sons de cloche (les automobilistes dénonçant les actions dangereuses d’une poignée de cyclistes inconscients CONTRE les cyclistes raisonnables dénonçant les comportements dangereux d’une poignée d’automobilistes peu vertueux). Allez, tous en vélo et on n’en parle plus ! (et les deux mains sur le guidon en prime)

Leave a Reply

 

 

 

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>